Mon jardin m’a donné l’envie de filer une métaphore paysagère autour de l’art de la narration.

Par bien des aspects, une histoire c’est un peu comme un jardin.

Je ne parle pas ici de la distinction répandue entre architectes (qui deviendraient dans ma métaphore des architectes paysagistes) et jardiniers.
C’est de narration que je souhaite vous parler aujourd’hui, et je pense que la construction de toute histoire peut être comparée à un jardin.

 

De la sélection naturelle des idées

Dans mon jardin, le jasmin est en train de devenir magnifique. Il s’est emparé des supports que nous lui avons mis le long du mur, en un mois il a doublé le volume de ses feuilles, et au vu de tous les boutons que l’on peut apercevoir, la floraison qu’il nous prépare va être tellement fournie que l’odeur devrait embaumer le jardin entier. À l’opposé, l’une de nos clématites (plantée en même temps que le jasmin l’an dernier), après un démarrage prometteur, est en train de périr sans que nous sachions bien pourquoi.

Quand j’écris mes histoires, c’est la même chose avec toutes les idées que j’ai au départ. Certaines vont se révéler adaptées à mon projet. Elles prendront de l’ampleur et donneront de magnifiques scènes. Pour d’autres, au contraire, je découvrirai en écrivant qu’elles ne sont pas adaptées au projet. Elles ne s’y sentiront pas bien et si je m’entête à les y laisser, je n’obtiendrai que des scènes flétries et disgracieuses.

Mais parfois, une plante a juste besoin qu’on lui trouve la bonne place dans notre jardin pour qu’elle puisse s’épanouir.

Cela m’est aussi arrivé parfois avec certaines scènes. Là où je les avais placées au départ, j’avais le sentiment qu’elles ne fonctionnaient pas bien. J’hésitais même à les supprimer… Et puis un jour, j’ai restructuré l’enchaînement de mes scènes. Certaines sont bel et bien parties à la corbeille. Mais d’autres… elles ont soudain pu exprimer leur plein potentiel et apporter toute leur valeur à l’histoire. Parce qu’elles se trouvaient enfin au bon endroit par rapport au rythme de l’histoire.

 

De la création d’un ensemble harmonieux

Quand on conçoit son jardin, il faut aussi savoir sélectionner les plantes qui seront harmonieuses ensemble.

Si vous mêlez des oliviers, des cyprès, de la vigne et quelques plantes grasses, vous obtiendrez un beau jardin méditerranéen. Si vous mélangez des massifs d’azalées à des érables, des cerisiers et des conifères buissonnants et que vous mettez quelques fleurs de lotus dans votre bassin, voici un jardin japonais. Mais si vous mettez un grand cactus entre vos parterres de rosiers et votre saule pleureur qui abrite un charmant banc en fer forgé, il va y avoir un truc qui ne fonctionne pas dans votre jardin à l’anglaise.

C’est pareil dans nos histoires. Parfois, certaines idées sont très bonnes, mais ne devraient pas se trouver dans l’histoire que nous écrivons. Elles ne s’y insèrent pas bien et attireront l’attention du lecteur de manière indésirable au lieu de participer à un ensemble harmonieux. Le mieux à faire en ce cas ? Leur bâtir une histoire dédiée où elles auront toute leur place. 😉

Toutefois, quand vous maitriserez bien les jardins classiques, il est parfois intéressant de tenter des mélanges. Dans mon jardin, l’olivier côtoie avec bonheur des bambous (que les paysagistes classent comme « plante méditerranéenne », ne me demandez pas pourquoi…). Et les fraisiers des bois s’épanouissent aux côtés du thym.

L’originalité nait selon moi des mélanges réussis.
Toutefois, plus l’assemblage est complexe, plus il sera difficile de le rendre harmonieux…

 

De l’art de savoir s’adapter

Un jardin, ce sont aussi parfois de belles surprises. Comme ces fraisiers des bois que nous avons laissés pousser en dehors de nos bacs, directement dans la terre. Ils ne ressemblaient à rien au départ, tout juste quelques petites feuilles au ras du sol où l’on apercevait une ou deux fleurs et qui produisaient ensuite des fruits de la taille d’une tête d’épingle. Mais nous nous sommes dit que c’était toujours mieux que la mauvaise herbe qui poussait juste à côté. Et au bout de quatre ans, ils ont triplé de surface et voilà que cette année ils nous donnent une incroyable récolte de délicieuses petites fraises des bois !

Certains de mes personnages secondaires se comportent de temps en temps comme ces fraisiers : au début, leur présence est anecdotique. Ils sont créés pour une utilité donnée dans une scène donnée. Je n’y prête pas trop attention. Et puis tout à coup ils vont s’imposer, devenir indispensables au récit, l’enrichir et me donner de magnifiques scènes que je n’avais pas du tout prévues.

Dans un jardin, les plantes ne font pas toujours ce que nous voulons. Je me rappelle la glycine plantée par mes grands-parents le long d’un grillage. Ils voulaient la faire partir vers la droite, pour couvrir ce grillage, mais elle s’entêtait à pousser à gauche (qui était malheureusement le côté du portillon ^^).

Dans ces cas-là, vous avez deux solutions : soit vous vous adaptez à ce que veut faire la plante, en revoyant vos plans originaux, et au lieu de couvrir le grillage vous créez une arche végétale au-dessus de votre portillon. Soit vous tenez à couvrir le grillage, et vous remplacez la glycine par un rosier grimpant, beaucoup moins contrariant.

Je suis du genre à remplacer la glycine par le rosier, en changeant mon personnage plutôt que de changer la direction de mon histoire. Mais je sais que beaucoup d’auteurices préfèreront suivre la direction désignée par leur personnage.

 

De la puissance des petits ajustements

Parfois aussi, des plantes ne semblent pas très harmonieuses côte à côte. Comme l’un de mes rosiers rouges, qui a repoussé en buissonnant au milieu de mon parterre de plantes grasses tapissantes à fleurs fuchsia. Mon mari estimait qu’il fallait enlever le rosier. Je l’ai convaincu qu’avec un peu de patience et de travail, nous pourrions au contraire obtenir un très joli coin fleuri : il faut juste laisser le temps au rosier de pousser un peu plus haut, puis le tailler pour obtenir deux niveaux bien distincts de feuillage et de floraisons entre les plantes grasses et le rosier. Là où ils forment aujourd’hui un ensemble brouillon, ils pourront devenir demain un assemblage élégant et équilibré.

Il ne faut parfois pas beaucoup de travail pour qu’une scène qui ne fonctionne pas trouve soudain sa place dans le grand canevas de notre histoire : quelques détails, s’ils sont bien choisis, peuvent changer en profondeur un équilibre ou rendre intéressant ce qui était auparavant quelconque.

OK, ici je ne résiste pas au plaisir de vous raconter une petite anecdote personnelle : j’étais en train de corriger une scène de Byakko où mon héros explique un certain nombre de choses pas forcément très agréables à mon héroïne. La scène était indispensable à la poursuite de l’histoire, mais je la trouvais quelque peu ennuyeuse telle qu’elle. J’en parle à une amie autrice, qui me répond : « Tu n’as qu’à mettre ton héros torse nu, ça rendra les choses plus intéressantes. » (Sachant qu’on est dans une romance, donc mettre le héros torse nu fera forcément grimper la température de la scène de quelques degrés, c’est certain. XD) Sur le moment, ça me fait rire, mais ça parait tellement hors de propos par rapport à la gravité de la scène que je me dis que c’est absurde. Sauf que Muse ne va pas mettre bien longtemps à me trouver une bonne raison de mettre mon héros torse nu dans cette scène (forcément ^^). Et cette petite suggestion, lancée presque comme une boutade, va au final complètement transformer ma scène et donner lieu à des échanges entre mes personnages que j’adore. (Bon, entre temps, la scène a doublé de volume, mais c’est une autre histoire…)

 

De l’élégance de la simplicité

Pour terminer ma métaphore fleurie, je voudrais revenir sur l’un des défauts classiques des débutants, qui est de vouloir mettre toutes les plantes qu’ils aiment dans leur jardin. Sans réfléchir ni à leur harmonie entre elles, ni tout simplement à la taille limitée de leur jardin. ^^

Chaque plante prise séparément est très belle. Le problème, c’est qu’en les mélangeant toutes, et en trop grandes quantités, le résultat final lui n’est qu’un fouillis végétal où il est difficile de circuler et où aucune des plantes n’est finalement mise en valeur.
Je pense qu’il vaut mieux avoir cinq plantes bien mises en valeur, que vingt entassées ensemble sans harmonie.

Et c’est pareil pour nos histoires : il vaut mieux se concentrer sur deux ou trois idées principales bien travaillées plutôt que de lancer l’histoire sur dix pistes différentes en parallèle, même si chacune de ces dix pistes à l’air trop cool.

 
Je vous donne rendez-vous au prochain article pour un nouveau bout de chemin à arpenter ensemble.
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